Le scénario de vente qui a affolé le secteur
Tout a commencé par une révélation du média La Lettre : Aldi Nord, la maison mère allemande du groupe, aurait mandaté la Deutsche Bank pour explorer plusieurs scénarios concernant sa filiale française, dont une cession pure et simple. L'information, relayée par de nombreux médias économiques, a immédiatement déclenché un vent de panique dans les territoires où l'enseigne est bien implantée.
En Normandie, selon des informations relayées par Tendance Ouest, plus de vingt magasins auraient été identifiés comme « menacés ». En Mayenne, le Courrier de la Mayenne évoquait des fermetures potentielles dans plusieurs communes. La rumeur d'un retrait total de France a rapidement pris de l'ampleur, alimentée par les chiffres financiers préoccupants de l'enseigne.
Des pertes massives depuis cinq ans
Les difficultés financières d'Aldi France sont documentées et réelles. Selon plusieurs sources concordantes, la filiale a enregistré plus de 1,3 milliard d'euros de pertes cumulées entre 2019 et 2023, avec une perte nette de 440 millions d'euros pour la seule année 2023. Si le chiffre d'affaires 2025 a progressé de 6,5 % pour atteindre 6,6 milliards d'euros, cette croissance commerciale ne suffit toujours pas à rétablir l'équilibre opérationnel.
Résultat : Aldi France ne détient que 3 % de parts de marché sur les produits de grande consommation, très loin des 8 % visés lors de l'arrivée de l'enseigne en France, et surtout très loin de son rival Lidl, qui revendique désormais 7,7 % de PDM et renoue avec la croissance depuis deux mois consécutifs selon Worldpanel.
Le grand malentendu Leader Price
Pour comprendre les difficultés actuelles, il faut remonter à 2020. Cette année-là, Aldi rachète plusieurs centaines de magasins Leader Price au groupe Casino pour environ 735 millions d'euros — une opération qui semblait offrir une opportunité unique d'accélérer le maillage territorial. En réalité, ce rachat s'est transformé en boulet.
La clientèle de Leader Price était habituée à une offre large de 4 500 références, incluant de nombreuses grandes marques. En passant sous enseigne Aldi, le nombre de références a été ramené à environ 2 500, en conformité avec le modèle hard discount allemand. Une partie significative de la clientèle, perdue face à la disparition des produits qu'elle affectionnait, a tout simplement migré vers Lidl ou les supermarchés classiques.
Un modèle coincé entre deux eaux
Le PDG monte au front
Face à ce déluge de mauvaises nouvelles, Pascal Hirth, PDG d'Aldi France, a choisi de briser le silence. Dans une interview accordée à LSA, il a réfuté « catégoriquement » toute option de fermeture ou de vente de la filiale française, affirmant que celle-ci n'est « définitivement pas une option ». La maison mère Aldi Nord avait déjà démenti à l'Agence France-Presse les informations sur « une éventuelle vente », les qualifiant de « fausses » et réaffirmant son engagement « à long terme » sur le marché français.
Ces démentis répétés témoignent du sérieux de la crise de communication traversée par l'enseigne. Il est rare qu'un PDG doive personnellement s'exprimer dans la presse spécialisée pour rassurer sur la pérennité d'une filiale.
Des remaniements en coulisses qui interrogent
Mais le démenti du PDG ne dissipe pas totalement le trouble. Selon L'Informé, si Pascal Hirth reste bien à la tête d'Aldi France, ses directeurs généraux adjoints ont « valsé » ces dernières semaines. Ces remaniements discrets, qui touchent le deuxième niveau hiérarchique du groupe, ne sont pas anodins : ils peuvent signaler une réorganisation profonde pour redresser les comptes, ou plus simplement une réduction du périmètre décisionnel de certains dirigeants.
Les signaux qui plaident pour une survie
Malgré les difficultés, plusieurs éléments militent pour la continuité d'Aldi France. L'enseigne a annoncé un rythme d'ouvertures soutenu de 90 à 100 nouveaux magasins par an, avec un objectif de 1 650 unités à dix ans. Ses magasins rénovés, portant l'identité visuelle fraîche du groupe, affichent généralement de meilleures performances que les anciens. Et la croissance de son chiffre d'affaires de +6,5 % en 2025 montre que l'enseigne attire toujours des clients.
Enfin, le contexte de pouvoir d'achat tendu joue structurellement en faveur du hard discount. Si Aldi France parvient à clarifier son positionnement — en s'alignant davantage sur la discipline de gamme courte qui fait la force de Lidl — la remontada n'est pas impossible. Mais le temps presse : chaque milieu de bilan déficitaire supplémentaire érode la patience de la maison mère et la confiance des franchisés potentiels.

